Histoire et légendes d'Ollioules

Les gorges d'Ollioules: le Château du Diable

Une légende conte que Satan habitait ce château depuis des millénaires et que Saint Martin l'en chassa lors d'un affrontement. Cette légende, qui m'a été contée par l'ami André Bernard, est rapportée ci-après.

Quand Satan habitait Ollioules.

"Moi, je n'ai pas rencontré Dieu, mais ce que je peux vous dire c'est que le Diable habitait à Ollioules !"

Profitant des désordres qui marquaient la fin de l'Empire de Rome, il avait élu domicile sur les hauteurs qui dominent les gorges. Là, il s'était installé un château à même le roc, et de nos jours encore, on peut en voir depuis la route le grand mur à pic, flanqué de deux imposantes tours d'angle. Le défilé des gorges était sinistre ; les roches verticales formaient de hauts escarpements dangereux qui masquaient le jour. On avait l'impression d'être pris dans la roche comme dans un étau. Le Mistral s'engouffrait dans cet étroit passage avec un sifflement lugubre, et les cailloux roulés par la Reppe en s'entrechoquant, ajoutaient encore à l'angoisse. Le Diable était là… comme en enfer. La nuit, ce lieu était désert ; qui aurait pu s'aventurer dans ce coupe-gorge ? Et d'ailleurs, Satan, pour rappeler aux passants téméraires que ce territoire était le sien, n'avait-il pas ciselé son portrait dans la fameuse Roche Taillée ?

Depuis des temps immémoriaux, les habitants d'Ollioules comme ceux de toute la côte étaient descendus des hauteurs pour s'établir dans la plaine, terre vierge, riche d'alluvions, et la renommée de leurs primeurs avait dépassé la région pour atteindre Arles, alors florissante, et de là toute l'Europe. Aussi, dès que l'aube pointait sur cette route pourtant peu entretenue, car à l'écart des grandes voies romaines, commençait une procession de chars à b½ufs ou à chevaux regorgeant de blé, de vin, d'odorante huile d'olives, de voyageurs à pied portant un maigre baluchon, et de troupeaux de moutons ou de cochons que de grands escogriffes poussaient devant eux avec beaucoup de difficultés. Il y avait aussi quelques marchands d'étoffes d'un beau rouge chaud, mais ils devenaient de plus en plus rares, les dernières teintureries de pourpre de Toulon n'allaient pas tarder à disparaître. Dans l'autre sens, les chariots étaient vides pour la plupart, le pays vivant à peu près sur lui-même. Seuls quelques troncs de pins étaient acheminés vers Saint-Nazaire (Sanary) alors partie intégrante d'Ollioules où des embryons de chantiers navals construisaient des barques de pêche et de petits caboteurs.

Le Diable, bien installé sur son promontoire, observait avec plaisir tout ce trafic ; il avait trouvé là son champ d'action préféré, une source de joie intarissable. Oh, il ne prenait rien à tout ce petit peuple déjà bien pressuré par ailleurs – on ne dépouillait pas un pauvre ! -, mais il faisait des niches : c'étaient des moutons qui s'attardaient à brouter une herbe folle et perdaient de vue le reste du troupeau ; un cochon qui s'échappait, et dont la capture, au milieu des cris et des rires, était toujours un moment de joie intense ; le muid de vin qui se débondait et répandait son précieux contenu sur la chaussée ; l'escarcelle du marchand qui, percée, semait les deniers tout au long de la route ; une roue qui se brisait ; des chevaux qui s'emballaient, ou des b½ufs qui, au contraire, refusaient d'avancer, créant un enchevêtrement de véhicules indescriptible. Bref, nous dirions aujourd'hui que Satan mettait la pagaïe.

Mais le plus beau jour de ce Diable fut celui où il vit arriver un évêque fièrement campé sur sa mule. "Un évêque ! Quel gibier de choix !" Une piqûre traîtresse dans l'arrière-train de la bête, une ruade spectaculaire, et voilà notre homme d'église atterrissant dans le lit de la Reppe, et se relevant tout honteux et boueux, ayant perdu la face devant tous ces païens qui, sur la rive, riaient à gorge déployée. "Ah ! Quel souvenir !"

Ces facéties et turpitudes furent connues bien au-delà de la province, et même Saint Martin, qui n'était alors que Martin et vivait à Tours, en eut vent. Il résolut de s'en venir à Ollioules, et de débarrasser la contrée de ce malfaiteur. Le Diable l'attendait campé sur la hauteur de Pipaudon. Quand il vit arriver ce pèlerin tout crotté, couvert de poussière, mais ne paraissant nullement fatigué, il l'apostropha de verte manière :
"- Hors d'ici ! Va-t-en ! lui dit-il, Il n'y a pas de place sur mon territoire pour mes ennemis !
- C'est toi que je vais chasser de ce lieu, répondit Martin. Attends-donc, je vais te rejoindre."
Et Martin, bravement, entreprit l'escalade de la montagne. Lorsqu'ils furent face-à-face, ils se dévisagèrent longuement, chacun prenant la mesure de l'adversaire. Martin comprit qu'il n'aurait pas la partie facile.
"- Nous ne pouvons nous battre comme le "vulgum pecus", dit-il ;
- Tu as raison, répondit le Diable qui prenait plaisir à la situation. Voici ce que je te propose : Nous allons jouer la possession des gorges en trois sauts. Mais j'y mets une condition : tu sauteras le premier.
- Soit !"

Et voilà Martin qui, après avoir bien gonflé ses poumons, s'élance éperdument. Le premier bond l'amène au Gros Cerveau. Le deuxième bond à l'Espilugué. Le troisième à la Cacoye, de l'autre côté du village. Et là, il arrive avec une telle force que l'empreinte de son pied reste profondément gravée dans la pierre. Martin n'était pas mécontent de sa prouesse. Mais voici que le Diable s'élance à son tour. Il atteint le Castellas, puis le Capeu Gros qui domine Ollioules. La partie est perdue pour Martin, qui, voyant son ennemi s'élancer vers Six-Fours, tomba à genoux et implora le secours céleste. Alors se leva la plus formidable tornade que l'on ait jamais vue. Le vent emportait tout sur son passage. Les arbres arrachés des collines tournoyaient dans le ciel, avec, au milieu d'eux, le Diable désemparé, virevoltant, faisant mille cabrioles avant d'être précipité tout-à-coup vers le sol avec une telle force que son corps ouvrit dans la roche une nouvelle gorge bien plus dangereuse que les autres. Ce fut le ravin du Destel !

Martin s'aperçut alors que l'ouragan déchaîné avait miraculeusement épargné dans la plaine les cultures des paysans ollioulais.

A partir de ce jour, nul n'entendit plus parler du Diable à Ollioules. Seuls quelques mauvais esprits prétendent qu'il vient encore tous les ans au bal de la Saint Laurent, pour roder autour des filles !


Source: Jacques Martina-Fieschi, "Souvenirs d'un ollioulais" - Regard sur un terroir, Cahier du Patrimoine Ouest varois n°7



english deutsch italiano russian russian

Informations générales